Nguyen Cam
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Artiste Nguyễn Cầm * vu par :
Eric Fottorino
Journaliste - écrivain - prix Fémina 2007
Directeur du journal Le Monde

'S'il fallait d'un mot, d'un seul, dire la peinture de Cầm, alors ce serait l'absence, ou alors son contraire exact, une impérieuse présence nourrie, justement, par l'absence. Entre les deux se sont insinuées les intermittences de la vie, les intermittences de cœur, cette expression dont Proust voulut jadis baptiser son œuvre maîtresse avant de l'immortaliser sous ce titre manifeste : " A la recherche du temps perdu ". Perdu ? Celui de Cầm serait plustôt gagné, ou regagné, avec l'obstination lente et silencieuse de l'artiste, la pente naturelle qui ramène aux origines. Le va-et-vient des pinceaux de Cầm, poils de soie, brosse de bois, les collages et pliages sur ses toiles si vivantes, tout cela évoque un lointain perdu, inaccessible,puis retrouvé.

Mais on ne retrouve jamais le même pays comme on ne se baigne jamais dans le même fleuve. L'eau coule, et le temps comme elle, qui file entre les doigts. Absence, omniprésence du Vietnam, à jamais, à toujours. Ce temps qui passe, comme le vent sur l'eau, laisse des rides.Et sous l'œil de Cầm, sous sa main précise et précieuse, les rides se disent ondulations,filigranes, empreintes,temps plissé pareil à un éventail derrière lequel on se cache en se donnant à respirer l'air du large, les couleurs de l'enfance, le parfum de souvenir, la lumière de là-bas réfractée par les ombres d'ici.

A regarder ces œuvres, à les admirer avec envie - c'est à dire le cœur en vie -, c'est précisément la vie qui perce, qui persiste, qui gagne au final, comme les feuilles de Ginkgo faussement vulnérables avec leur grâce de papillons déployés qui un jour survécurent à éclair fatal d'Hiroshima. Dans l'arbuste devant l'atelier de Cầm, les feuilles ont le jaune acide des petits soleils d'hiver. Sur ses toiles, alignées, encollées, on s'attend à ce qu'elles s'envolent. Alors on retient son souffle. Il y a dans cette grâce de la ressemblance et de la différence mêlées ce qui appartient en propre à Cầm, une gravité légère, une création qui marque sans peser. Politesse de l'espoir sans illusion. Le temps qui passe trop vite. Inutile de vouloir le retenir. Mieux vaut le réinventer. Fermer les yeux et ses feuilles restent accrochées dans votre mémoire, toutes les mêmes, pas une seule identique. Un sous texte les accompagne, un sous texte mémoriel, l'artiste serait bien en peine de lui donner une traduction littérale. Ce sont des mouvements de calligraphie aérienne et gratuite, bonne témoins d'une histoire qui a coulé, s'est écoulée sans lui, qu'il attrape en cours de route, à lui d'imaginer le début, et la fin. Le temps vieillit. Comme ses sachets de thé qui ont exprimé leur saveur et ne tiennent plus qu'à un fil, celui de l'éternité, de l'éternel recommencement, de l'éterni-thé, si l'on veut appeler un chat un chat, ou plutôt un sachet ...D'un jour à l'autre, ainsi infuse l'existence, d'un jour à l'autre, l'un suivant l'autre. Il n'est pas certain que cet enchaînement soit le plus sûr chemin pour continuer à vivre. D'où le fil de funambule. A chaque instant on peut chuter, et les jours qu'on croyait semblables se révèlent imprévisibles, différents, coupants comme le fil (du couteau).

Cầm au Vietnam, depuis son atelier baigné de lumière à Sartrouville, dans la banlieue de Paris, Cầm au travail, hanté par un paysage mental qui revient en boucle, représentation sérielle des âmes errantes, mortes pour mieux revivre, dans une théorie de cercles qui trouvent leur quadrature. Cầm emprunte au souvenir, au présent, et rembourse son dû en traces, en preuves d'éternel. Rien ne se perd sous son pinceau. Tout se métamorphose dans un jet de couleurs qui chantent, qui saignent, qui disent hier et aujourd'hui, qui réclament demain, qui conjuguent le passé au futur, à moins que ce ne soit l'inverse. Câm creuse des tunnels, invente des correspondances, Câm creuse à l'intérieur de lui des parois préhistoriques du temps où il n'avait pas encore cette conscience extrême de la fragilité du temps qui passe et des bonheurs terrestres, ici, là-bas, ici.